Discours de Gérard Collomb - inauguration du Parc Jacob KAPLAN - Jeudi 7 mai 2009
Par Moi le lundi 11 mai 2009, 16:43 - En France - Lien permanent
Vous trouverez ci après le discours de Gérard Collomb pour l'inauguration du Parc Jacob Kaplan. C'était un moment émouvant pour tous les lyonnais et en particulier pour la communauté juive.
Mesdames et Messieurs les enfants et petits-enfants du Grand Rabbin Jacob Kaplan,
Monsieur le Grand Rabbin de France,
Monsieur le Grand Rabbin du Consistoire Central de France,
Monsieur le Président du Consistoire Central de France,
Monsieur le Grand Rabbin de la Région Rhône-Alpes,
Monsieur le Président du Consistoire Israélite de la Région Rhône-Alpes Centre,
Monsieur le Député du Rhône, Premier Adjoint,
Messieurs les Représentants des Autorités religieuses,
Madame l’Adjointe déléguée à la Mémoire et aux Anciens Combattants,
Mesdames et Messieurs les Adjoints,
Monsieur le Maire du 3e arrondissement, Cher Thierry Philip, dont la présence à cette cérémonie représente quelque chose de tout à fait particulier, eut égard à ce que sa famille a réalisé lors de la Seconde Guerre Mondiale pour sauver d’une mort certaine les membres de la communauté juive, s’ils étaient restés à Lyon,
Mesdames et Messieurs les Elus,
Monsieur le Représentant du Général de Gendarmerie,
Monsieur le Président de l’Amitié Judéo-chrétienne de Lyon,
Mesdames et Messieurs les Représentants des Associations,
Monsieur l’Académicien,
Mesdames et Messieurs,
C’est pour moi un privilège et un très grand plaisir de vous accueillir aujourd’hui à Lyon. Votre présence honore notre Cité dans l’hommage qu’elle rend à Jacob Kaplan, Ancien Combattant, Grand Rabbin de Lyon, Grand Rabbin de France.
Avec le Grand Rabbin Richard Wertenschlag, avec le Président Marcel Dreyfuss, nous avons voulu inscrire ce beau nom de Jacob Kaplan dans ce quartier en pleine mutation, à l’endroit même où Lyon regarde l’avenir. Je pense aussi à tous ces jeunes aujourd’hui présents dans ce parc.
Nous avons voulu le faire non loin de cet Espace Hillel que nous avons inauguré le 12 mars 2008, avec le Président d’Israël, Shimon Peres, Prix Nobel de la Paix, qui incarne le dynamisme de la communauté juive de notre métropole.
Oui, Lyon a toujours été un foyer fécond du judaïsme. Jacob Kaplan appartient à cette tradition. Il en est même une des figures les plus marquantes.
C’est pourquoi je suis heureux que Jacob Kaplan, dont la foi en Dieu, en l’Homme, en la France, valut le beau surnom de « Rabbin de la République » ait désormais son nom dans l’espace de notre Cité.
Juif et Français : Jacob Kaplan était, intensément, et l’un et l’autre.
Lui, aux yeux de qui ces deux qualités étaient, mutuellement, source d’enrichissement.
Lui, dont l’existence était la symbiose d’une croyance profonde en la religion et en un amour inconditionnel de la patrie.
Lui, dont la volonté de concilier ces deux traits fondamentaux, fut au cœur de l’identité, de l’œuvre et des combats.
Oui, il fut à la fois une des personnalités les plus éminentes du judaïsme et aussi de la France. Double fidélité dont il ne se départit jamais, et qui s’illustra dans chacune des grandes étapes de sa vie.
Personne ne s’étonnera si à Lyon, dans cette ville qui fut la sienne aux pires heures de l’Histoire, j’évoque d’abord l’occupation.
En cette période tragique, où tout le désignait pour la mort, il fut en effet de ceux qui jamais ne se résignèrent, de ceux qui résistèrent de tout leur être.
Chacun, ici, a en mémoire la lettre qu’il adressa au Commissaire Général aux Questions Juives, Xavier Vallat, quand ce-dernier, en juillet 1941, lui avait demandé, comme à tous les Juifs de France, de justifier de son statut et de celui des membres de sa famille.
Il répondit : « Rien ne nous est plus douloureux de voir mettre en doute notre patriotisme ! ».
Une lettre qui résonna bien au-delà de nos frontières. Il soulignait combien le racisme, l’antisémitisme, étaient en tous points contraires aux valeurs de la démocratie, aux valeurs de la France. Et il invoquait les grands noms de notre Histoire : Pascal, Descartes, Montesquieu, Rousseau, Renan, Bergson, bien d’autres encore ! Jacob Kaplan les convoqua tous dans ce plaidoyer magistral contre la politique antisémite de Vichy.
Lyon marqua bien un tournant dans la vie de Jacob Kaplan.
Ce fut la Cité où, à l’été 1942, frappé par les mesures antijuives, expulsé par ordre de Bousquet du territoire de Vichy, lui, l’auxiliaire du Grand Rabbin de France Isaïe Schwartz, put trouver refuge.
Il devint alors le Grand Rabbin de Lyon.
Au moment où les persécutions s’étaient étendues à toute la Zone-Sud, chacun imagine le péril qu’une telle dignité pouvait engendrer. Comme on peut imaginer le péril qu’il encourut, deux ans plus tard, en devenant Grand Rabbin de France par intérim.
Aucune mise en garde, aucune menace, aucune tentative d’attentat dont il fut pourtant la cible au cœur même de sa synagogue, ne purent l’infléchir dans sa détermination à sauver ses frères juifs.
Ce fut, dès le mois d’août 1942, son action auprès du Cardinal Gerlier pour dénoncer les convois vers les camps de la mort.
Ce furent les sermons lus dans la synagogue de Lyon, appelant à la solidarité face à l’inhumanité du sort réservé aux Juifs étrangers.
Ce furent autant de missions de secours auprès des victimes menées avec des membres de la communauté et des rabbins de toute la région.
Ce fut aussi l’œuvre de concorde et de solidarité avec les autres religions.
Je pense, par exemple, à celle menée par l’Œuvre de Secours aux Enfants avec l’Amitié Chrétienne du Père Chaillet et de l'Abbé Glasberg, qui permit le sauvetage des 80 enfants juifs de Vénissieux. On sait combien les amitiés nouées alors, avec des figures comme le Père Chaillet ou Germaine Ribière, comptèrent plus tard, au moment de l’affaire Finaly.
Bien évidemment, après la date fatidique du 11 novembre 1942, chacun sait ce qu’il advint. C’en était fini du fragile asile qu’avait pu être la Zone Sud.
Pour tous les Juifs, bien des villes qui avaient pu servir de refuge, se refermaient alors sur eux comme des pièges mortels.
Comme bien d’autres, Lyon porte en elle, de façon indélébile, la Mémoire de ces innombrables tragédies qui, mises bout à bout, forment le crime absolu contre l’Humanité : la Shoah.
Bien qu’aucune illusion ne fût plus permise depuis longtemps, que la cadence des rafles et des déportations s’accélérât, jamais le Grand Rabbin de Lyon n’abandonna.
Convaincu, comme la plupart de ses coreligionnaires, que l’identité française pouvait les protéger, il protesta même directement auprès de celui qui avait engagé la France dans la voie de la collaboration et du déshonneur.
C’était, en février 1943, une rencontre avec le Maréchal Pétain, quelques jours seulement après la rafle de 86 personnes dans les locaux de l’UGIF de Lyon. Il soulignait alors que c’était là, des actions indignes de la France !
Pour avoir osé plaider leur cause, Raymond-Raoul Lambert, Président de l’UGIF pour la Zone-Sud fut déporté et exterminé avec sa femme et ses 4 enfants. En Zone-Nord, le Président de l’UGIF, André Baur et sa famille, connurent un sort identique quelques jours plus tard.
Lyon n’oublie pas non plus Jacques Helbronner, Président du Consistoire Central de France, et sa femme, eux aussi déportés, puis exterminés dans les camps de la mort. Lyon n’oublie pas Bernard Schöenberg, Rabbin de Lyon, déporté, mort d’épuisement au camp de Monowitz. Lyon n’oublie pas les rabbins français disparus pendant l’occupation. Lyon n’oublie pas les 80.000 Juifs déportés de France dont le destin tragique rejoint alors celui des 6 millions de Juifs d’Europe massacrés par les nazis.
Inscrire dans le marbre de notre Cité le nom de Jacob Kaplan, c’est ajouter une pierre à l’édifice de la Mémoire de l’Holocauste.
C’est pour que celles et ceux, petits ou grands, qui viendront profiter de cet écrin de verdure, pour que les nouveaux habitants qui viendront s’installer dans ce quartier, pour que toutes celles et tous ceux qui chaque jour viendront travailler dans ce centre de la Part-Dieu, pour que les Lyonnais d’aujourd’hui et de demain, n’oublient jamais la Shoah, que nous avons voulu donner à ce beau jardin le nom de Jacob Kaplan.
Pour que vivent dans notre Cité les combats et l’esprit de Jacob Kaplan !
En cette veille des célébrations du 8 Mai 1945, c’est un geste fort que nous avons voulu, en rendant cet hommage particulier au Grand Rabbin Kaplan dans cette ville qui fut Capitale de la Résistance !
C’est notre manière de saluer celui qui fut non seulement un grand témoin du douloureux vécu des Juifs d’Europe au 20e siècle, mais aussi une conscience française des plus éclairées, un reconstructeur de la vie juive après la Shoah, un des artisans les plus importants du judaïsme moderne et de l’amitié judéo-chrétienne.
En réalisant cette œuvre de mémoire, nous pensons à l’avenir, car pour nous, la vie et l’œuvre de Jacob Kaplan sont un héritage précieux pour servir de repère dans une société qui parfois, en manque cruellement.
Un phare pour toutes les communautés dont la diversité fait la richesse de notre pays comme de notre ville !
Pendant presqu’un siècle, oui, Jacob Kaplan porta cette conviction que chacun, quelles que soient son appartenance religieuse, ses croyances ou ses opinions, pouvait devenir la source d’enrichissement le projet commun de la France, sans rien renier de sa culture ou de ses traditions, mais en les apportant, comme un don nouveau, à la culture française !
Ces valeurs, il les défendit avec un courage, une dignité et une grandeur d’esprit qui continuent de forcer notre respect.
En donnant son nom à ce parc, nous formons le vœu que perdure dans cette Cité la mémoire de sa vie, de son œuvre et de ses combats pour la justice, le dialogue et l’amitié entre les hommes.